Comment les mamans vivent la fin de l'allaitement ?

Quand on parle d’arrêter l’allaitement, il est rare qu’on prenne en compte les sentiments de la mère. Sauf pour l’accuser de vouloir le prolonger « pour son plaisir », sans tenir compte du désir de l'enfant… Pourtant, l’allaitement est bien une relation à deux, particulièrement intime qui plus est. Il est donc inévitable que son arrêt provoque chez l’un comme chez l’autre des sentiments, des émotions, des réactions. Qui peuvent être très variables selon les femmes, et surtout selon le moment et les modalités de l’arrêt : précoce ou tardif, voulu ou non voulu, brutal ou progressif…

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Sevrages brutaux et subis

Même quand l’allaitement a bien démarré et se déroule sans encombre, il arrive trop souvent qu’il soit stoppé net, à un moment ou à un autre, pour des raisons qui s’avèrent tout à fait fallacieuses.
On dit par exemple à la mère qu’elle doit arrêter (temporairement ou définitivement) pour prendre tel ou tel médicament. Alors qu’il existe très peu de médicaments vraiment incompatibles avec l’allaitement, et qu’il est exceptionnel de ne pas pouvoir en trouver un qui soit sans risque pour l’enfant, dans toute la panoplie existante.
On lui dit d’arrêter parce qu’elle a la fièvre, ou telle ou telle maladie. Alors que l’allaitement peut être poursuivi dans la plupart des maladies de la mère (rhumes, grippes, infections diverses, gastro-entérite, intoxications alimentaires, rougeole, rubéole, maladies parasitaires, même cancer s’il n’y a pas de chimiothérapie…), qu’avoir la fièvre n’oblige pas du tout à stopper l’allaitement, et que beaucoup de mères ont réussi à allaiter malgré des maladies chroniques telles que : asthme, diabète, mucoviscidose, épilepsie, maladie thyroïdienne…
On lui dit qu’elle doit sevrer parce qu’elle a une mastite, un abcès…
On lui dit qu’elle doit sevrer pour reprendre le travail. Alors qu’il est tout à fait possible de poursuivre l’allaitement, soit uniquement en donnant le sein quand on est avec le bébé, soit également en tirant son lait pour qu’il soit donné au bébé quand il est gardé (1).
Quand une mère sèvre pour une de ces raisons, parce que, comme Anne, elle suit « ce que les professionnels de santé peuvent dire, pensant que c’est l’unique façon de faire », elle peut être triste de « devoir » sevrer, mais elle est généralement sereine par rapport à la décision, puisqu’elle pense ne pas avoir eu le choix. Martine, par exemple, s’est sentie « comme un navigateur en pleine course en solitaire qu’on a stoppé net », mais comme, à ce moment-là, elle ne savait pas qu’elle aurait « pu faire le tour du monde », elle l’a « bien vécu ».
Si par contre, plus tard, mieux informée, la mère apprend qu’en fait, elle aurait pu ne pas sevrer, elle peut être carrément en colère. Comme Martine, toujours, maintenant en colère quand elle repense à la fin de ses deux premiers allaitements, « en colère d’avoir dû arrêter selon la décision d’autrui, en colère contre l’ignorance des médecins, en colère contre la manipulation des masses naïves que nous sommes ».
D’autres femmes réagiront en rejetant (parfois violemment et avec agressivité) ces nouvelles informations, trop blessées pour reconnaître s’être trompées (avoir été trompées ?) : « Mais puisque je vous dis que je ne pouvais pas allaiter parce que j’avais cette maladie ! »

Grèves de la tétée

Parfois, c’est l’enfant qui stoppe net. Un jour, il tétait allègrement, et le lendemain, il hurle dès qu’on le met en position de téter…
Voir son enfant refuser brutalement le sein est sans doute une des situations les plus déroutantes et les plus angoissantes que puisse vivre une femme qui allaite. Celles qui l’ont vécu disent qu’elles se sont senties rejetées, qu’elles étaient frustrées, désemparées, incrédules, désespérées, qu’elles ne comprenaient pas et étaient en plein désarroi.
Et cela d’autant plus que pour l’entourage, tant familial que médical, il s’agit manifestement d’un sevrage voulu par l’enfant, et toute initiative de la mère pour essayer de mettre fin à la grève est perçue comme un « acharnement » inexplicable, voire pathologique (2).
Cela dit, quand la « grève » n’est pas identifiée comme telle par la mère sur le moment, cela peut être bien vécu. C’est par exemple Virginie dont le premier enfant s’est sevré à 8 mois, après plusieurs mois de tétées matin et soir, et qui dit aujourd’hui : « Je pourrais dire, vu le contexte d’arrêt, que c’était en fait une grève de la tétée. Mais bon, c’était un bel allaitement ! »
Bien sûr, si, plus tard, on l’identifie comme telle, on pourra là aussi avoir des regrets.

Sevrages planifiés

Dans un certain nombre de cas, la mère va faire en sorte que l’enfant soit sevré : si pour elle allaiter au-delà d’un certain âge est hors de question ; si elle se sent submergée par l’allaitement ; si elle espère ainsi arrêter les réveils nocturnes ; si elle pense que c’est nécessaire pour être à nouveau enceinte ; si l’enfant la mord, etc., etc.
Si l’enfant lui n’est pas vraiment prêt à se sevrer, cela peut être difficile pour tous les deux. Mais à partir du moment où la mère n’est plus ambivalente, est vraiment sûre que sa décision est la bonne, les choses se passent bien en général. Comme le dit Cristina, « avec du recul, je crois que Myriam en avait autant besoin que moi, de ce sevrage, qu’elle attendait peut-être ma permission pour pouvoir le faire, après tout ».

En cas de nouvelle grossesse

Le sevrage pendant une nouvelle grossesse est sans doute un cas particulier.
On sait qu’il est tout à fait possible de poursuivre l’allaitement pendant la grossesse, voire, après la naissance, de continuer à allaiter le grand, et pratiquer ce qu’on appelle le co-allaitement.
Il n’en reste pas moins qu’un nombre certain d’enfants se sèvrent d’eux-mêmes à un moment ou un autre de la grossesse, en raison de la baisse de lait ou de son changement de goût.
Tandis que pas mal de mères ressentent une sensibilité accrue des mamelons, voire une vive douleur, ainsi qu’un sentiment de malaise ou d’irritation pendant les tétées (3).
Ces sevrages en cours de grossesse, qu’ils soient ou non induits par la mère, peuvent engendrer chez elle des sentiments mitigés : interrogations (« est-ce que mon enfant était vraiment prêt au sevrage ? »), inquiétudes (« est-ce qu’il ne souffre pas du sevrage, est-ce qu’il ne va pas m’en vouloir, en vouloir au futur bébé ? »), soulagement (notamment si elle n’était pas prête pour un co-allaitement).
En cas de co-allaitement justement, il arrive que la mère, dépassée par la trop forte demande du bambin, le pousse au sevrage, avec, là aussi, des sentiments mitigés, et parfois une certaine culpabilité de ne plus pouvoir répondre à cette demande.

Sevrage naturel

Même si pas mal des témoignages dans les pages qui suivent parlent de sevrage naturel, il s’agit là d’une pratique encore très peu répandue chez nous.
Du coup, les mères qui optent pour cela sont bien peu soutenues par leur entourage, et ont souvent le sentiment d’avancer en terre inconnue.
Heureusement, elles peuvent compter sur les groupes, les forums et les publications LLL pour les aider dans leur cheminement.
Et c’est là aussi qu’elles peuvent parler de leurs sentiments à l’arrêt de l’allaitement.
Où ailleurs que là pourraient-elles dire, sans susciter l’incompréhension la plus totale (voire l’accusation d’être une mère fusionnelle et possessive), qu’elles sont un peu tristes que leur enfant de 3 ans ne tète plus ?! 
Cela dit, les sentiments des mères en cas de sevrage naturel sont plus généralement un sentiment d’accomplissement et de fierté. Quand l’enfant se sèvre quand il est prêt à le faire, elles ont le sentiment qu’il s’agit d’un aboutissement et qu’il a vraiment tiré de l’expérience de l’allaitement tout ce dont il avait besoin.
D’autre part, un sevrage naturel est le plus souvent très progressif, au point souvent qu’on a du mal à s’en rendre compte. Cela fait que les changements physiques chez la mère sont aussi progressifs, et qu’elle évite les changements plus radicaux associés à un sevrage brutal et planifié, qui peuvent augmenter les sentiments de regret ou de tristesse.
On connaît néanmoins des sevrages naturels brutaux, où l’enfant décide un beau jour que téter, c’est fini (alors qu’il tétait encore plusieurs fois par jour la veille). Dans ce cas, la mère peut être prise de court, car elle n’était pas encore prête au sevrage. Et son corps aura besoin d’un certain temps pour se « réajuster », après parfois plusieurs années de lactation.
Et de toute façon, le sentiment d’être allée « au bout » de l’allaitement avec son bambin n’empêche pas une certaine nostalgie, surtout si l’on sait que cet enfant sera le dernier. Comme le dit Janik, au moment du sevrage naturel, on peut être à la fois « fière, triste, nostalgique et heureuse ». Et si Anne n’éprouve « aucune nostalgie », Virginie dit, elle, que « même à 80 ans, [elle repensera] à l’allaitement avec une nostalgie positive, car heureuse de l’avoir vécu, et vécu pleinement ».

Des changements physiques

Au moment du sevrage, ce ne sont pas seulement des changements émotionnels que vit la mère, mais aussi des changements physiques. En cas de sevrage brutal, elle peut avoir mal aux seins, souffrir d’un engorgement, avoir les seins qui coulent. Il sera bon qu’elle tire son lait quelque temps, juste assez pour être confortable. Cela suffira généralement à lui faire passer le cap. En tout cas, il est complètement inutile de prendre des médicaments coupe-lait, pas toujours très efficaces en début de lactation, mais totalement inefficaces sur une lactation bien installée. Par contre, certaines ont expérimenté avec succès des infusions très concentrées de sauge ou de persil (pas seulement quelques feuilles sur une salade de tomates !). Ou un traitement homéopathique. 
Quand le sevrage est très progressif, ce genre de désagrément ne se produit généralement pas. Pour ce qui concerne la grosseur des seins, on retrouve généralement après le sevrage la taille d’avant la grossesse (par contre, l’aréole peut demeurer plus foncée qu’elle ne l’était auparavant). Mais si on a allaité longtemps, on s’est tellement habitué à ses seins allaitants qu’on peut les trouver tout riquiqui… Et même si les seins semblent réellement plus petits, plus mous, un peu « vides », ils reviennent généralement à la normale après quelques cycles. Cela dit, toutes les femmes qui ont des enfants voient leurs seins se modifier, qu’elles aient ou non allaité (et même celles qui n’ont jamais eu d’enfants, avec l’âge…).
Pour ce qui est du poids, il faut faire attention à ne pas manger autant après le sevrage que pendant l’allaitement, car les calories en plus, n’étant plus utilisées pour fabriquer du lait, risquent fort de se transformer en kilos supplémentaires ! C’est moins vrai en cas de sevrage très progressif, car dans ce cas, les changements ont pu se produire plus tôt, au moment de la diminution de fréquence des tétées.
Dernière chose à savoir : on peut continuer à avoir du lait (surtout si on cherche à en faire sortir) des semaines, des mois, voire des années après avoir arrêté d’allaiter.

 

Quelles que soient la date et les modalités du sevrage, il engendre obligatoirement la nécessité de repenser la relation à l’enfant « sans la tétée ». C’est d’ailleurs ce qui fait peur à certaines : « mais comment je vais faire si je ne peux plus allaiter ? » La tétée, c’était du « tout en un » : nourriture, câlin, proximité physique, antalgique, etc. Quand les tétées s’arrêtent définitivement, il faut trouver des « remplacements » : une nourriture saine, adaptée et équilibrée ; des modes de soulagement de la douleur ; des câlins, beaucoup de câlins… Comme dit Flore, « il m’a fallu penser à leur faire des câlins : la proximité physique que l’allaitement induisait tout naturellement était à susciter ailleurs, autrement… et il fallait faire un effort pour y penser ! » 
Et des câlins sans tétée ne sont pas nécessairement des câlins sans le sein : vous êtes nombreuses à le dire, vos enfants sevrés gardent une tendresse particulière pour vos seins ! Et il n’y a là rien de malsain ! Et puis, quand l’allaitement s’est arrêté, il reste… le souvenir de l’allaitement. Chez la mère, avec « ces innombrables moments de complicité qui resteront à jamais imprégnés dans nos mémoires » dont parle Alexandra. Et chez l’enfant, pour peu qu’il ait tété assez longtemps pour s’en souvenir. Et cela, c’est vraiment un socle solide pour de bonnes relations entre parents et enfant !

Dossier paru dans le n° 79 d’Allaiter aujourd’hui, LLL France, 2009